Carlinhos Brown

Isaac Hayes, The Soul Man !!


Isaac Hayes nous a quittés le 10 août 2008. Il nous a offert quelques pépites mémorables qui auront contribué à la grandeur de la Soul Music. Voici l’interview qu’il a bien voulu nous accorder quelques mois auparavant.

 

Groovin’ : Quelle a été ta première expérience musicale ?

Isaac Hayes : Ma première expérience musicale remonte à l’âge de 3 ans..!
Je chantais à l’église avec ma soeur. J’adorais y chanter et j’avais une bonne oreille : je me souviens qu’un jour, je chantais en duo avec ma soeur, soudainement elle a fait une erreur dans la tonalité de la chanson ; je me suis tout de suite arrêté au milieu du morceau et je lui ai demandé de recommencer depuis le début.

Groovin’ : Peux-tu nous parler de la première partie de ta carrière et de ta collaboration avec Stax.
Isaac Hayes :
 Ma carrière a véritablement commencé lorsque j’ai rejoint l’équipe de Stax. J’ai passé plusieurs auditions avant d’être intégré. J’étais entêté… Je me suis présenté à plusieurs reprises et finalement j’ai été admis et engagé comme simple musicien. J’ai eu une deuxième chance lorsqu’à sa sortie de l’Université, Booker T (Booker T & The MG’s) m’a demandé de le rejoindre pour être le pianiste de son groupe.

Groovin’ : Dans quelles circonstances as-tu rencontré Sam & Dave et comment as-tu composé la célèbre chanson Soul Man ?

Isaac Hayes : Et bien, je travaillais avec David Potter avec qui j’écrivais des compos, notre collaboration fonctionnait à merveille. Sam & Dave sont venus au studio Stax, ils recherchaient des chansons. David et moi avons écrit les morceaux qu’ils attendaient. Notre inspiration venait de l’époque elle-même tant elle était riche en événements.

Groovin’ : Qu’est-ce qui t’a poussé à entreprendre une carrière solo ?
Isaac Hayes :
 J’écrivais pour Sam & Dave depuis quelques mois ; par ailleurs, je commençais à produire d’autres artistes pour Stax. Un jour William Bell vient me voir et me demande d’écrire un album solo. C’était le moment de me lancer, et je l’ai fait !

Groovin’ : Comment expliques-tu le succès de Shaft et sa longévité jusqu’aujourd’hui ?
Isaac Hayes : 
À l’époque bien évidement je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer et du succès de cette bande originale. C’était un pur moment d’inspiration d’écriture, de musique… C’était la première musique de film que j’écrivais.
La présence de Gordon Parks, le réalisateur de Shaft, sa personnalité elle-même fut une source d’inspiration. Pour ce qui est du succès et de sa longévité… Le rythme est assez entraînant et ce qu’il dégage permet aisément de le reconnaître, toutes ces conditions ont fait que ce thème a résisté à l’épreuve du temps.

Groovin’ : Que penses-tu de l’évolution de la soul et de la musique noire en général des années 60 à nos jours ?
Isaac Hayes :
 La Soul Music a beaucoup changé. A vrai dire, je n’aime pas toujours les directions qui sont prises aujourd’hui ; cependant il y a toujours de grands artistes qui gardent vivant cet esprit comme Alicia Keys par exemple. J’aime le mélange des genres, de l’ancien et du nouveau. Mais je n’aime ces musiciens, qui, sans amener d’idées nouvelles, empruntent ou volent celles des autres. C’est à ce moment que la création cesse. Je pense qu’il est important que les artistes maîtrisent leur instrument et développent leur habileté, leur métier, leur expression… Chacun doit développer sa propre voie… Sinon l’art lui-même disparaîtra.

Groovin’ : Peux-tu nous parler de l’album Branded qui a marqué une deuxième étape dans ta carrière.
Isaac Hayes :
 Branded et Raw & Refined sont deux albums qui se complètent, dont l’un est entièrement instrumental. Je suis connu pour casser les formes et les standards de la musique Pop, dont la formule tourne autour de 2 minutes trente. Je compose plutôt des morceaux de 6 minutes. J’aime expérimenter et l’orchestration est une source de grand plaisir pour moi. Ces enregistrements me prouvent que je suis tout à fait dans mon élément.

Groovin’ : As-tu des projets en tant qu’acteur dans les mois qui viennent ?
Isaac Hayes :
 Et bien, vous devez savoir que l’année 2007 sera la célébration du 50ème anniversaire de la naissance du label Stax. Une année qui promet d’être exaltante… Plusieurs projets sont à l’étude, mais je ne peux vous les révéler maintenant.

Groovin’ : Quelles sont les nouvelles tendances de ton dernier album Ultimate Isaac Hayes, Can you dig It?
Isaac Hayes :
 The Ultimate Isaac Hayes est une rétrospective imposante de mon travail. Les 32 morceaux sélectionnés sont des morceaux choisis de mon répertoire, il y aura aussi des titres plus rares pour surprendre. Il y a aussi le bonus : un DVD qui comportera des clips inédits comme par exemple la prestation que j’ai faite à la Push Expo du Rev. Jesse Jackson, à Chicago. J’adore cet enregistrement !

Groovin’ : Merci pour ta patience et à très bientôt (sur scène en France !)
Sincerely yours !

Interview préparée et réalisée
par Patrick Stevens & Roger Merran


Boney Fields & Lucky Peterson


Amis depuis leur adolescence, Boney Fields et Lucky Peterson jouent régulièrement ensemble et vivent la même passion pour la scène et le groove. Boney nous dévoile ici quelques anecdotes qui ont jalonné leur parcours de musicien.

Bonjour Boney, la première question qui me vient à l’esprit : quand vous êtes-vous rencontrés pour la première fois ?
Boney : Lorsque j’ai rencontré Lucky, il jouait avec Little Milton, et moi j’étais dans le groupe de James Cotton. Little Milton habitait à Memphis Tennessee, mais venait très souvent jouer à Chicago. Tout le monde dans le circuit parlait du petit Lucky Peterson (il avait à l’époque 15 ans). Alors un soir, avec les membres du groupe, on a décidé d’aller le voir ; il était aux claviers derrière Little Milton, au Roberts Hotel. Malgré son âge, Lucky était le leader du groupe, il était exceptionnellement doué. Il ne se comportait pas comme les ados de son âge. Et on est devenus très bons amis. Chaque fois qu’il jouait à Chicago, j’allais le voir après ses concerts, même si j’avais moi-même joué et qu’il était très tard. On discutait, traînait, on buvait un verre…
Un soir il m’a dit qu’il songeait sérieusement à monter son propre groupe, et il m’a demandé si j’aimerais jouer avec lui. A cette époque, il accompagnait de nombreux artistes… Alors qu’il n’avait que 17 ans, grâce à son talent il créa son propre groupe, il le méritait bien.
Je n’ai pas pu intégrer son groupe tout de suite, car je venais d’être engagé par Kenny Neal, à Bâton Rouge en Louisiane. Mais de ce fait, j’ai eu beaucoup plus d’occasions de côtoyer Lucky, car lui et Kenny avaient la même maison de disques : King Snake Records. Nous ne nous sommes plus perdus de vue et dès que j’ai pu, j’ai rejoint son groupe dont je suis devenu à mon tour le leader. L’aventure a duré une bonne dizaine d’années. Même si je ne joue plus dans son groupe aujourd’hui, il reste mon meilleur ami.

Vous avez vécu tous les deux à Chicago, parle-nous de cette période :

Boney : Lucky n’a jamais vécu à Chicago, mais il y était très souvent. Il a habité à Buffalo dans l’Etat de New York, St Petersbourg en Floride, Dallas au Texas…
A Chicago, je tournais avec plusieurs groupes (James Cotton notamment, qui a vraiment fait décoller ma carrière), mais j’étais aussi sideman quand je n’avais pas d’engagement avec mon groupe principal. Et j’acceptais tous les plans que l’on me proposait : j’ai joué du rock, du reggae, du funk avec 1 million de groupes de blues, des duos, mais aussi beaucoup dans la rue. Je jouais dans un groupe avec section de cuivres complète : un sax basse, trois ténors, un alto, deux trombones, une trompette, un batteur et un percussionniste. Un vrai groupe, un vrai show, de ce fait je ne trouvais pas dégradant de jouer dans la rue. En plus, nous nous faisions pas mal d’argent, quelquefois bien davantage en une journée qu’en allant jouer le soir dans les clubs ! L’été, nous jouions devant le stade de base ball, l’hiver pendant les matchs de foot, et pour ceux qui connaissent ce que peut être l’hiver à Chicago…
Nous jouions souvent alors qu’il neigeait, et nous étions obligés de porter des gants, des bonnets, trois pantalons superposés, idem pour les chaussettes…
Fatalement au bout d’un moment, les instruments finissaient par geler. Certains des musiciens venaient en voiture, ils se garaient à proximité, nous allions réchauffer les instruments chacun notre tour, et puis nous revenions jouer.

Avez-vous décidé de rester vivre en France définitivement ?
Boney : Lucky n’a jamais habité en France. Il vient souvent en tournée en Europe, mais a toujours résidé aux States.
Quant à moi, je ne pense pas rester définitivement en France ; je n’y finirai pas mes jours. Lorsque j’ai débarqué ici il y a 15 ans, j’ai trouvé que c’était un pays vraiment chouette. Mais depuis quelques temps, on est passé du bon au pas si bien que ça.
La situation politique y est pour beaucoup, les changements récents ont un effet négatif sur la musique en France, cela concerne la plupart des musiciens qui sont de moins en moins bien considérés.
Je me sens plus étranger en France aujourd’hui qu’il y a 15 ans à mon arrivée. Il n’est pas exclu que je retourne vivre aux Etats-Unis.

Quels sont les artistes qui vous ont le plus influencés ?
Boney : Quand j’étais petit et que je ne jouais pas encore de la trompette, je regardais à la télé tous les artistes du moment, comme les Temptations, James Brown, Smokey Robinson, etc… qui étaient les stars du moment. Je m’intéressais surtout aux chanteurs, et il y en a un, particulièrement, qui m’a donné l’envie de monter sur scène un jour, c’est Michael Jackson ; il avait 7-8 ans à l’époque, exactement le même âge que moi, il était génial, tout le monde adorait Little Michael, et je me disais : s’il peut le faire, pourquoi pas moi ? Avec mon jeune frère, nous prenions des manches à balai et nous imitions les Jackson Five. Mais je ne voyais pas du tout par quel moyen ni de quelle façon j’allais pouvoir faire de la scène…
Et puis lorsque j’ai commencé la trompette,je me suis surtout intéressé aux grandes
formations : Earth Wind & Fire, Cameo, the JB Horns, Kool & the Gang à ses débuts…
Puis il y a eu tous les bluesmen : BB King, Freddie King, Albert King, James Cotton, Lucky Peterson… J’ai aussi découvert Louis Armstrong à la télé, c’était la première fois que je voyais un trompettiste sur le devant de la scène. C’était lui le leader ! Et en plus il chantait ! Cela m’a vraiment donné l’envie d’essayer et d’improviser.

Quelles sont vos relations avec vos musiciens ?

Boney : Je joue avec les mêmes musiciens depuis dix ans, àl’exception du batteur et du clavier, qui sont là depuis quatre ou cinq ans. Pour être honnête, les précédents batteur et clavier sont partis car ils ont eu de meilleures propositions. L’un d’eux joue aujourd’hui avec Johnny Halliday.
Mais ce fut un mal pour un bien, car finalement le groupe fonctionne vraiment bien. Mike Armoogum de l’Ile Maurice à la basse, Hervé Samb, sénégalais à la guitare, Pierre Chabrèle qui vient de la Martinique, Nadège Dumas, une toulouso-bretonne au sax, les deux dernières recrues, Jerry Leonide également de l’Ile Maurice aux claviers et un italien Enrico Mattioli à la batterie.
C’est la dream team, mais il y a aussi des remplaçants attitrés, notamment Alex Soubry à la guitare, car Hervé est souvent en tournée avec d’autres artistes.
Tous ces gars restent avec moi depuis toutes ces années, ce sont des musiciens qui aiment vraiment jouer ensemble. Ce n’est pas pour l’argent, parce que nous ne gagnions pas de gros cachets, mais vraiment pour l’état d’esprit, les bonnes vibrations. J’ai vraiment à coeur d’être juste, ce sont de bons musiciens, je les respecte, et nous sommes payés équitablement. Je pense qu’ils en sont conscients et que c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles ils me restent fidèles. Je travaille avec les mêmes musiciens en studio, le son et les arrangements n’en sont que meilleurs. Je les ai souvent mis à l’épreuve depuis dix ans, sur de nombreux groove et de morceaux différents. Je peux compter sur eux. Et puis si je changeais de musiciens, ça ne serait plus la même musique. Le son Bone’s Project c’est aussi grâce à eux.
Lucky a davantage besoin de changement. Quand je tournais avec lui au début des années 90, on a gardé la même équipe pendant quatre ou cinq ans. Ensuite, je suis venu m’installer en Europe, et lui de son côté a voulu changer de formation. J’ai confiance en son jugement.

Quels sont tes projets pour les années à venir ?
Boney : Je viens de sortie l’album Bump City. Parallèlement, je développe des petites formations : Boney Fields & the Fantastic 4, sans section cuivres, où j’utilise souvent une contrebasse et un répertoire plus swing blues. Je fais aussi pas mal de concerts à l’étranger, où je suis invité par d’autres artistes ou groupes ; je rentre d’Espagne et du Liban et je repars à la fin du mois en Italie et en Allemagne…
Ma principale occupation et préoccupation reste avant tout The Bone’s Project.

L’ultime question : si tu devais aller vivre sur une île déserte avec cinq albums que 
choisirais-tu ?

Boney : Ah ! La question qui tue et à laquelle il est toujours très difficile de répondre.
Si j’étais sur une île déserte, j’aurais du mal à trouver un lecteur CD et de l’électricité (rires), mais puisqu’il faut faire un choix, je dirais :
_ Freddie King – Burglar
_ Albert King – I Wanna Get Funky
_ Miles Davis – The complete Bitches Brew session
_ Earth Wind & Fire – Faces l Cameo – Cameo’s

Voilà. Merci beaucoup et à bientôt.
Merci à toi d’avoir satisfait notre curiosité et bonne chance !
All That Groove !


Le parcours de Lucky


Lucky Peterson, multi instrumentiste éclectique de talent et redoutable arrangeur est reconnu par de nombreux artistes. Dès son enfance il côtoie de prestigieux musiciens, Buddy Guy, Koko Taylor, Muddy Waters et Junior Wells.
Il s’intéresse très tôt à l’orgue Hammond alors qu’il maîtrise déjà la batterie et enregistre un single avec Willie Dixon. Little Milton l’intègre dans son groupe alors qu’il a 17 ans, puis trois ans plus tard, il joue avec Bobby Blanda. Pendant une tournée européenne il enregistre son premier album Ridin’ à Paris. Lucky travaille ensuite un nouvel instrument, la guitare qui va lui donner des ailes.
En 1988, il s’installe en Floride et démarre sa carrière solo. Lucky Strikes sort en 1989 chez Alligator Records. Il continue ses sessions pour d’autres artistes de chez King Snake et Alligator, surtout pour les arrangements claviers.

Lucky Peterson commence sa véritable carrière, ses albums sont régulièrement programmés sur les radios américaines. Il signe ensuite deux albums dont les parties guitares sont très présentes, Im Ready et Beyond Cool avec interprétations de quelques morceaux de Jimi Hendrix ou de Stevie Wonder…
En 1996, il enregistre un disque de gospel en duo avec Mavis Staples (des Staple Singers).
Un an plus tard il consacre tout un album aux chansons des Rolling Stones. Lucky Peterson revient ensuite au rhythm’n blues avec Double Dealin (2001), Black Midnight Sun en 2003, avec la participation de Bill Laswell, producteur et bassiste légendaire, pour un son plus funky, rock, mais néanmoins forgé dans le blues. En 2008 il revient vers l’orgue Hammond et sort trois albums de reprises intitulés Organ Soul Sessions. Darling Forever, un album a été enregistré avec sa femme, la chanteuse Tamara. Et tout récemment l’album Tribute to Jimmy Smith.

Dernier album:
Boney Fields : Bump City
Lucky Peterson : Tribute to Jimmy Smith

Sites web :
www.boneyfields.com
www.lucky-peterson.com

Interview préparée et réalisée
par Roger Merran